Au Pays basque, Marjorie et Alex cultivent des plantes médicinales à la main, et tentent de bâtir une activité viable en dehors des logiques agricoles dominantes. Alma Sauvage est le nom de leur démarche, un choix de vie radical et une réalité bien plus exigeante que le fantasme du retour à la terre.
Revenir à la terre, ralentir, produire autrement… Ces aspirations traversent de nombreuses trajectoires individuelles, comme une réponse à un sentiment diffus de décalage avec les rythmes contemporains. Derrière cette idée, souvent idéalisée, se cache pourtant une réalité bien plus complexe, faite de contraintes économiques fortes et d’un engagement quotidien total.
Sur moins d’un hectare, Marjorie et Alex cultivent et transforment les plantes. Une autonomie relative, qui implique en réalité une grande dépendance aux cycles naturels, mais aussi aux contraintes du marché. Avec Alma Sauvage, il ne s’agit pas seulement de cultiver des plantes médicinales. Mais bien de s’inscrire dans mode de vie cohérent, en lien avec le vivant, nourri de savoirs ancestraux et d’une certaine rigueur scientifique.
Dans cette interview pour Mr Mondialisation, le duo franco-chilien de paysan·nes herboristes racontent sans détour leur quotidien, les tensions entre leurs valeurs et le système agricole actuel, ainsi que les enseignements tirés de cette expérience encore en construction.
Mr Mondialisation : Pour commencer, comment décririez-vous simplement ce que vous faites aujourd’hui ?
Alma Sauvage : « Nous cultivons des plantes médicinales au Pays basque, en bio et sur sol vivant, que nous transformons ensuite en solutions buvables via la macération des plantes en amphore de terre cuite.
Nous cultivons des plantes de partout, choix inspiré de notre approche des médecines traditionnelles du monde et de notre double culture (franco-chilienne). Cela permet aussi de proposer une alternative locale et traçable de ces plantes.
On cultive, entre autres, de l’Ashwagandha, Tulsi, Brahmi, Gotu Kola, Curcuma (plantes ayurvédiques), Jiaogulan, Yi Mu Cao, Mao Bo He (plantes de la médecine chinoise), Cedron (plante andine), et des plantes d’ici : armoise, sauge, millepertuis, camomille… »

Mr Mondialisation : En quoi votre pratique est-elle vivante, comme vous le proclamez ?
Alma Sauvage : « Concrètement, nous n’utilisons aucun engrais chimique, aucun pesticide, herbicide, etc. Cela signifie que nous retirons les limaces et les chenilles à la main, ce qui est possible sur un terrain de moins d’1 hectare.
Nous paillons nos cultures avec l’herbe ou la fougère que nous cueillons dans la forêt, ce qui crée un couvert végétal pour favoriser la vie du sol, décompacte et nourrit le sol.
Nous utilisons aussi le compost, le fumier d’une ferme voisine qui est en agriculture biologique, et le Bokashi, une technique japonaise de fermentation pour nourrir la terre, qui consiste à multiplier les micro-organismes de la terre de forêt, que nous allons chercher nous-même. »
Mr Mondialisation : Qu’est-ce que ce choix de vie a changé dans votre quotidien, et votre manière d’habiter le travail ?
Alma Sauvage : « Nous sommes beaucoup plus connectés à la nature et aux éléments, puisqu’ils impactent directement notre activité. On est vraiment portés par notre passion des plantes et on se sent beaucoup plus libres aussi, ce qui est un privilège incroyable.
« Nous vivons aussi beaucoup plus en extérieur, et au rythme des conditions naturelles. Concrètement, cela veut dire que s’il pleut, nous effectuons les tâches administratives, si le temps est clément, nous travaillons au champ. Cela nous demande donc de nous adapter en permanence. »
Ce qui est à la fois exaltant mais difficile, c’est que nous portons à deux l’entière responsabilité du projet, les choix, les questionnements, les doutes ; ce qui représente une charge de travail autant physique que mentale. »
Mr Mondialisation : Votre rapport au temps a-t-il changé ?
Alma Sauvage : « J’aimerais dire que ce choix nous a permis de ralentir mais pour l’instant ce n’est pas le cas car nous ne sommes encore qu’au début de cette aventure. Malgré tout, l’agriculture nous ramène à l’essentiel et nous “force” à ralentir, à observer.
Notre cycle de production est sur une année entière, depuis les semis des graines en mars, jusqu’à la récolte, qui s’étend jusqu’à décembre notamment pour les racines, puis enfin la transformation.
« C’est comme s’il y avait une dualité entre le temps long de la nature, et le temps court du marché commercial actuel, qui nous pousse à accélérer. »
Mais nous devons composer avec ça, portés par nos valeurs et notre passion d’une vie et d’une activité en harmonie avec la nature. »

Mr Mondialisation : À quel moment avez-vous compris que cette reconversion agricole était aussi une manière de quitter un système de production et de consommation qui ne vous convenait plus ?
Alma Sauvage : « Bien avant cette reconversion justement. Pour nous, tout est parti d’un désir de vivre au milieu de la nature, avec une certaine autonomie, notamment alimentaire.
On le pratiquait déjà à travers un potager, la culture de légumes et plantes aromatiques, la transformation et conservation en bocaux. On voulait vivre au rythme des saisons, se retirer du bruit et de l’inessentiel. Mais surtout de ce besoin de consommer pour combler le vide et pour se divertir. On ne se sentait plus vraiment en phase avec notre environnement.
On sentait le temps qui filait, la vie qui nous échappait. Et on avait envie de liberté, plus de se conformer à une vie déjà tracée et décidée pour nous.
« A l’époque, pourtant, nous étions tous les deux cadres à Paris, moi dans le marketing et Alex dans le commerce. Puis, un jour on en a eu assez. »
La découverte des plantes médicinales s’est fait ensuite, dans des fermes au Chili, puis dans d’autres pays, notamment en Inde. On a plongé dans leur médecine traditionnelle, et on a découvert qu’il y avait d’autres voies que le scénario dominant dans lequel on baignait. »

Mr Mondialisation : On fantasme beaucoup le « retour à la terre ». Dans quelle mesure votre quotidien raconte aussi la crise plus large du monde agricole et la difficulté de produire autrement aujourd’hui ?
Alma Sauvage : « En effet, nous l’avons aussi beaucoup fantasmé, pour être honnêtes. Ce fantasme répond à un besoin de sens que beaucoup cherchent à l’heure actuelle. Créer une ferme demande de partir de zéro : trouver des terres, construire des infrastructures, acheter du matériel coûteux.
Il existe une vraie solidarité entre paysans, au-delà des pratiques agricoles. Cette entraide est précieuse pour tenir sur la durée, car ce métier demande un immense soutien moral et financier.
Le plus difficile, c’est que le système ne récompense pas le travail éthique qui préserve la nature. Il favorise surtout la productivité, les volumes et les prix bas. La valeur échappe souvent aux paysans pour se concentrer dans la transformation et la vente, alors que ce sont eux qui prennent tous les risques.
Le modèle agricole actuel favorise les grandes exploitations et les monocultures, notamment à travers des subventions de la PAC calculées à l’hectare. Pour s’en sortir, beaucoup doivent vendre en direct ou développer des activités annexes comme des ateliers, des visites ou de l’accueil à la ferme. »
Mr Mondialisation : Quels sont aujourd’hui vos produits phares, et qu’est-ce que leur succès raconte selon vous des besoins ou des fragilités de notre époque ?
Alma Sauvage : « Nos produits phares sont nos élixirs anti-stress, sommeil, concentration, bien-être féminin, énergie, ainsi que notre huile de CBD qui sont très utiles pour la douleur. Ils répondent à des problématiques souvent liées à une même cause : un mode de vie qui va à l’encontre de nos rythmes naturels.
Les personnes neuro-atypiques, comme celles atteintes de TDAH, ressentent aussi cette pression à rester performantes dans un système très normé et notre élixir concentration est une aide précieuse pour eux.
Pour le bien-être féminin, beaucoup de femmes ressentent un déséquilibre entre leur rythme naturel et les exigences de la vie professionnelle. Elles cherchent donc des solutions naturelles pour mieux vivre leur cycle et soutenir leur équilibre hormonal. »
Mr Mondialisation : Quand vous affirmez qu’un élixir agit sur le stress, le sommeil ou la concentration, sur quoi repose cette promesse : tradition d’usage, littérature scientifique, tests de conformité, retours empiriques ?
Alma Sauvage : « La validation du choix de nos synergies de plantes repose sur plusieurs de ces critères. Nous aimons partir de la tradition d’usage de médecines traditionnelles.
Ensuite, nous confrontons cela avec la littérature scientifique, et très souvent ces propriétés, quand elles ont été étudiées (car une plante, si elle n’est pas validée, ce n’est pas forcément à cause d’absence de bienfaits mais parce qu’elle n’a tout simplement pas été étudiée), sont validées par la littérature scientifique moderne.
C’est le cas par exemple, de l’armoise qui a été longtemps considérée dans l’histoire comme remède contre les entités parasitaires, a ensuite été largement reconnue scientifiquement comme telle.
Ensuite, nous faisons valider cette formule et obtenons son homologation par les instances officielles de régulation du marché des compléments alimentaires qui valident la liste de plantes ainsi que les mentions légales et de contre-indication.
Puis ensuite, on passe aux tests en réel, de manière empirique, d’abord sur nous-mêmes puis sur d’autres personnes. Cette démarche de multiples vérifications nous permet aujourd’hui d’avoir d’excellents retours. »
Mr Mondialisation : Votre procédé de macération lente en amphore est central dans votre démarche : qu’apporte-t-il réellement à l’extraction des principes actifs par rapport à des méthodes plus standardisées ?
Alma Sauvage : « Nous cherchions un procédé lent, naturel et respectueux du vivant. Nous aimons leur dimension traditionnelle, leur fabrication à partir d’éléments naturels et leur porosité, qui permet une micro-oxygénation et un procédé plus vivant. Même s’il existe une légère perte liée à cette porosité, la qualité de l’extrait obtenu compense largement.
Plusieurs études scientifiques, menées surtout dans le domaine du vin, montrent que les amphores favorisent une meilleure stabilité des composés et des échanges naturels avec la matière végétale. »

Mr Mondialisation : À travers vos produits, défendez-vous seulement des remèdes, ou une autre vision du soin, de l’autonomie et du lien entre santé humaine et santé des écosystèmes ?
Alma Sauvage : « On défend tout aussi bien le lien entre santé humaine et santé des écosystèmes, qui vont de pair. Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. Aujourd’hui on voit une croissance des maladies dues aux causes environnementales qui va avec l’augmentation de la pollution.
« Aujourd’hui on voit une croissance des maladies dues aux causes environnementales qui va avec l’augmentation de la pollution »
Quand tout cela devient trop angoissant, je m’en remets aux plantes, et ça m’apaise. En revanche, j’ai pris beaucoup de recul sur l’autonomie depuis notre installation, qui est une chimère selon moi. Nous sommes des êtres sociaux, et avons besoin des uns et des autres. »
Mr Mondialisation : Comment résiste-t-on à la tentation du storytelling “naturel” dans un marché du bien-être saturé de promesses parfois pseudo-scientifiques ?
Alma Sauvage : « Il y a beaucoup de storytelling dans le marché du bien-être malheureusement. C’est pour cela que nous préférons mettre l’accent sur du concret : la manière de de cultiver, des bienfaits issues des médecines traditionnelles et corroborées par des études scientifiques.
Nous n’avons pas besoin de créer un récit, nous montrons simplement notre réalité. Il ne faut pas oublier non plus que la science évolue constamment, et que les connaissances sur les plantes continueront d’évoluer elles aussi. »
– Mauricette Baelen
Photo de couverture : Marjorie et Axel – avec toutes autorisations – Alma Sauvage
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