En bref : en France, le résultat courant moyen d’un exploitant agricole s’établit à 26 800 € par an, et un rapport sénatorial daté du 20 novembre 2024 constate que la loi EGalim, censée protéger ce revenu, souffre d’un « déficit d’application majeur ». La Mutualité sociale agricole documente par ailleurs un sur-risque suicidaire significatif chez les agriculteurs.
Sommaire
- Ce que gagne vraiment un agriculteur
- EGalim : une loi qui peine à protéger le revenu agricole
- Le rappel des marges, filière par filière
- Un sur-risque documenté par la Mutualité sociale agricole
- Les circuits courts, une réponse partielle mais réelle
- Conclusion
Ce que gagne vraiment un agriculteur
Selon les données de l’Insee publiées le 12 décembre 2024, le résultat courant avant impôt par exploitant s’élevait en moyenne à 26 800 € en 2020 — et au niveau du ménage, le niveau de vie médian des personnes vivant dans un foyer agricole ressort à 22 800 €. Autre donnée peu connue : les bénéfices agricoles ne représentent en moyenne qu’un tiers du revenu disponible total des ménages agricoles, le reste provenant d’une activité annexe, d’une pension ou du revenu du conjoint.
La pauvreté y est statistiquement plus fréquente qu’en population générale : 16,2 % des personnes vivant dans un ménage agricole se situent sous le seuil de pauvreté, contre 14,4 % pour l’ensemble de la population française. L’écart se creuse encore dans certaines filières : le taux de pauvreté est environ deux fois plus élevé chez les maraîchers et les éleveurs ovins/caprins que chez les exploitants en grandes cultures.
À noter : ces moyennes recouvrent une très forte hétérogénéité — un revenu qui varie fortement d’une année sur l’autre selon les aléas climatiques et les cours, et d’une filière à l’autre selon le rapport de force avec l’aval de la chaîne.
EGalim : une loi qui peine à protéger le revenu agricole
La loi EGalim (2018) et sa version renforcée EGalim 2 (2021) devaient garantir que le prix payé au producteur ne serve plus de variable d’ajustement dans les négociations commerciales avec la grande distribution — un principe appelé « sanctuarisation » de la matière première agricole. Un rapport d’information sénatorial déposé le 20 novembre 2024 dresse un bilan sévère de son application :
- Le taux de sanctuarisation de la matière première agricole a chuté de 20 points entre 2022 et 2023.
- La contractualisation dans la filière bovine est passée de 17 % en 2022 à seulement 25 % fin 2023 — loin de la généralisation attendue.
- Les clauses de révision automatique des prix, censées protéger les producteurs des hausses de coûts, n’ont été activées que dans 20 % des cas en 2023.
- Les produits « premier prix », souvent les plus déconnectés du coût réel de production, ont progressé de 17 % en volume.
- Environ 20 % en valeur — jusqu’à 50 % en volume — des produits sont désormais négociés via des centrales d’achat internationales, un contournement direct du cadre légal français.
Le rapport formule 24 propositions pour renforcer la loi, parmi lesquelles un durcissement des sanctions contre les acteurs de la distribution non conformes et une lutte plus ferme contre les stratégies de contournement via les centrales internationales.
Le rappel des marges, filière par filière
Ces échecs de régulation prennent tout leur sens à la lumière des chiffres déjà détaillés dans notre premier dossier : selon l’Observatoire de la formation des prix et des marges (OFPM, rapport 2025), la part de la matière première agricole dans le prix payé en caisse va de 36 % pour le panier laitier à environ 50 % pour le bœuf haché — avec une tendance à la baisse sur plusieurs produits animaux entre 2023 et 2024, en particulier la volaille et le porc. La loi EGalim visait justement à empêcher cette érosion ; les chiffres du Sénat montrent qu’elle n’y parvient, à ce stade, que partiellement.
Un sur-risque documenté par la Mutualité sociale agricole
Cette précarité économique s’accompagne d’un enjeu de santé publique que la Mutualité sociale agricole (MSA) documente depuis plusieurs années. Une étude fondée sur le Système national des données de santé (SNDS), présentée le 11 février 2025 à l’occasion de la Journée nationale de prévention du suicide, relève un sur-risque de phénomène suicidaire chez les assurés du régime agricole de +60 % chez les 15-64 ans et de +73 % chez les plus de 65 ans, par rapport à l’ensemble des autres régimes — sur la période 2018-2021, avec une tendance en hausse sur cette même période (+6,4 % pour les 15-64 ans, +10,6 % pour les 65 ans et plus).
À noter : la MSA précise elle-même que cette étude exclut les personnes n’ayant jamais eu recours à un soin — le phénomène réel pourrait donc être sous-estimé. Ces chiffres décrivent une association statistique entre régime agricole et sur-risque, pas une explication causale unique : la charge économique documentée plus haut est un facteur parmi d’autres (isolement, charge de travail, exposition à certains produits), que cette étude ne permet pas de hiérarchiser précisément.
Les circuits courts, une réponse partielle mais réelle
Face à une régulation qui peine à rééquilibrer le rapport de force avec la distribution, une partie des producteurs choisit de le contourner directement. Comme détaillé dans notre premier dossier, 23 % des exploitations françaises (environ 90 000 fermes) vendent déjà au moins une partie de leur production en circuit court selon Agreste — une proportion qui grimpe à 53 % chez les exploitations en agriculture biologique, contre 19 % en conventionnel.
C’est ce terrain qu’occupe Liberta Local, la plateforme sœur de Liberta Press : un outil professionnel qui permet à un producteur d’ouvrir sa boutique en ligne en quelques minutes, sans commission imposée, et de toucher directement des acheteurs de son territoire — sans négociation avec une centrale d’achat, sans clause de révision jamais activée. Le projet a lancé un appel de dons officiel pour financer son développement, précisément pour pouvoir accueillir davantage de producteurs dans cette situation. Ce n’est pas une solution à l’échelle de la loi EGalim ou de l’ensemble du marché alimentaire national — mais pour les 23 % de fermes qui pratiquent déjà la vente directe, et pour celles qui hésitent encore, ce type d’outil réduit concrètement le nombre d’intermédiaires entre le champ et l’assiette.
Nous avions déjà documenté cette pression économique dans notre article sur les agriculteurs au bord de l’explosion et notre enquête sur l’étiquetage de l’origine chez Leclerc — les chiffres officiels publiés depuis confirment, précisent et datent ce que le terrain rapportait déjà.
Conclusion
Un revenu moyen inférieur de plusieurs milliers d’euros au salaire médian français, une loi de protection dont le Sénat lui-même constate le contournement massif, et un sur-risque de santé mentale documenté par l’organisme public compétent : pris ensemble, ces trois chiffres officiels dessinent une précarité structurelle, pas conjoncturelle. Les circuits courts et les plateformes qui les outillent ne remplacent pas une régulation qui fonctionnerait — mais tant qu’elle ne fonctionne pas pleinement, ils restent l’un des rares leviers que les producteurs peuvent activer eux-mêmes, sans attendre.
Rappel sur les limites de cet article :
- Les chiffres de revenu agricole (Insee) portent sur l’année 2020 — les plus récents disponibles au moment de la rédaction pour une décomposition détaillée par ménage ; les comptes prévisionnels 2025 d’Agreste montrent une évolution positive de la valeur ajoutée agricole globale, mais sans decomposition équivalente par ménage encore publiée.
- L’étude MSA/SNDS sur le sur-risque suicidaire (2018-2021) précise elle-même qu’elle exclut les personnes n’ayant pas eu recours aux soins, et établit une association statistique, pas une chaîne causale isolée reliant strictement la précarité économique au phénomène suicidaire.
- Le rapport sénatorial sur EGalim date de novembre 2024 ; le mandat du nouveau médiateur des relations commerciales agricoles, nommé le 12 novembre 2025, pourrait faire évoluer certains de ces indicateurs sans qu’un bilan chiffré actualisé soit encore disponible.
Sources
- Insee — Combien gagne un agriculteur ? (12 décembre 2024)
- Sénat — Rapport d’information : suivi des lois EGalim (20 novembre 2024)
- Pleinchamp / MSA — Sur-risque suicidaire chez les exploitants et salariés agricoles (11 février 2025)
- FranceAgriMer — Rapport 2025 de l’Observatoire de la formation des prix et des marges
Source : Lire l’article original