Qui produit la violence ? Ce que la criminalité révèle des inégalités sociales

Présenter l’immigration comme l’une des principales causes de la criminalité est devenu un argument central de l’extrême droite. Pourtant, les recherches en criminologie montrent que la délinquance ne s’explique pas par l’origine des individus, mais par un ensemble complexe de facteurs individuels, familiaux, scolaires et sociaux, eux-mêmes influencés par les conditions matérielles d’existence et les inégalités.

En 1993 déjà, une méta-analyse publiée dans Criminal Justice Review, rassemblant les résultats de 34 études, montrait que 97 % des 76 coefficients de corrélation entre les inégalités économiques et les crimes violents étaient positifs. Bien que publiée il y a plus de 30 ans, elle demeure une référence importante pour avoir systématiquement documenté le lien entre pauvreté, inégalités de revenus et criminalité violente. Les recherches plus récentes ont depuis cherché à mieux comprendre les mécanismes qui peuvent expliquer cette association.

Mais se concentrer sur les liens entre précarité et délinquance comporte aussi un angle mort : d’autres formes de criminalité et de violence, notamment celles qui s’exercent depuis des positions de pouvoir, sont beaucoup moins visibles.

Les conditions sociales favorisent l’apparition d’autres facteurs de risque

Les inégalités économiques n’agissent pas uniquement de manière directe. Elles influencent également de nombreux facteurs qui, eux-mêmes, augmentent le risque de délinquance. Une vaste revue parapluie publiée en 2024 permet de dresser un état des connaissances particulièrement solide. Les auteurs ont synthétisé les résultats de 29 revues systématiques et méta-analyses, représentant plus de 800 études consacrées aux facteurs de risque de la délinquance chez les jeunes.

De cette analyse ressortent 11 facteurs bénéficiant des niveaux de preuve les plus élevés. Parmi eux figurent les troubles psychiques, les consommations de substances, les expériences adverses durant l’enfance, les mauvais traitements et la négligence, le manque de supervision parentale, des liens d’attachement fragiles, le harcèlement scolaire ainsi que la pression exercée par les pairs. À l’inverse, un environnement scolaire favorable apparaît comme un facteur protecteur.

Pris isolément, ces résultats pourraient donner l’impression que la criminalité s’explique avant tout par des caractéristiques individuelles ou familiales. Pourtant, ces facteurs s’inscrivent dans des trajectoires de vie façonnées par le contexte social.

Les inégalités sociales favorisent l’accumulation des facteurs de risque

Les recherches montrent que les enfants grandissant dans des situations de précarité sont davantage exposés à une accumulation de facteurs de risque. Une importante revue intégrative publiée en 2025 montre que la pauvreté façonne simultanément les environnements dans lesquels les enfants évoluent – le foyer, le quartier et l’école – en réduisant les ressources disponibles tout en augmentant l’exposition à de nombreux facteurs de stress sociaux et matériels.

Selon l’étude, la pauvreté entrave le développement émotionnel, comportemental, physique et cognitif des enfants. Les disparités de développement liées à la pauvreté s’accompagnent de taux plus élevés de troubles psychiques (qui à leur tour, sont un facteur de risque de la criminalité).

Au sein du foyer, la pauvreté est associée à davantage de stress parental, à des conditions de logement plus précaires, à une plus grande instabilité résidentielle ainsi qu’à un accès plus limité aux ressources éducatives et au soutien. Plusieurs revues montrent également que ces conditions favorisent un stress chronique susceptible d’altérer le développement cognitif, émotionnel et les fonctions exécutives de l’enfant.

Les impacts d’un environnement défavorisé

Les recherches sur les effets de quartier aboutissent aux mêmes conclusions. Les quartiers les plus défavorisés concentrent davantage de pauvreté, de ségrégation résidentielle, de désorganisation sociale, de ressources institutionnelles limitées et de criminalité. Ces contextes influencent les interactions sociales, les opportunités éducatives, les réseaux de pairs et, plus largement, les trajectoires développementales des enfants et des adolescents, même si leurs effets restent variables selon les individus et les contextes.

Autrement dit, les conditions sociales créent des environnements où les facteurs de risque sont plus susceptibles d’apparaître, de s’accumuler et d’interagir entre eux. Les inégalités économiques ne constituent donc pas une cause unique de la criminalité mais elles augmentent l’exposition à de multiples expériences défavorables qui, combinées à d’autres facteurs individuels, familiaux ou scolaires, rendent le passage à l’acte plus probable.

Les inégalités ne se résument pas au niveau de revenu

Une étude publiée en 2024 s’est intéressée au concept de privation relative, c’est-à-dire au sentiment d’être désavantagé par rapport aux autres. Les résultats montrent que cette perception prédit aussi bien les atteintes aux biens que les comportements violents, indépendamment du revenu absolu.

Un résultat qui rappelle que les individus ne réagissent pas uniquement à leurs ressources matérielles, mais également à leur position sociale perçue. Les comparaisons avec les autres, le sentiment d’injustice ou d’exclusion et la visibilité des écarts de richesse influencent eux aussi certains comportements.

Une étude apporte un élément intéressant au regard des conditions sociales qui peuvent influencer la criminalité, en analysant les conséquences du Welfare Reform Act adopté au Royaume-Uni en 2012. Cette réforme a entraîné d’importantes réductions de prestations sociales, qui ont touché plus fortement les territoires déjà les plus défavorisés. Les résultats de l’étude montrent une hausse et une concentration accrue de la criminalité (tant violente que contre les biens) au sein des territoires les plus affectés par ce type de réformes.

La concentration de pauvreté transforme l’environnement social

Une vaste revue de littérature publiée en 2016 synthétise plusieurs décennies de recherches consacrées aux effets des quartiers défavorisés. Les auteurs montrent que les territoires concentrant les difficultés sociales présentent plus fréquemment des niveaux élevés de violence, de crimes violents dès l’adolescence, d’incarcération et de récidive. Mais leur principal apport réside dans l’identification des mécanismes qui relient ces contextes à la criminalité.

Ils mettent notamment en évidence les processus de désorganisation sociale, l’isolement institutionnel ainsi que la diminution des ressources collectives dans les quartiers les plus défavorisés. La concentration de la pauvreté affaiblit les liens familiaux et institutionnels, ce qui réduit la capacité collective à prévenir la criminalité.

Une étude publiée en 2025 explore quant à elle les mécanismes psychologiques et sociaux par lesquels le désavantage d’un quartier peut être associé aux comportements délinquants. Les auteurs montrent que le désavantage d’un quartier agit indirectement sur la délinquance en modifiant la manière dont les individus évaluent les risques, les coûts et les bénéfices associés au passage à l’acte.

La légalité de la violence structurelle

Cette lecture de la criminalité comporte toutefois un risque : à force d’étudier la délinquance dans les milieux défavorisés, on peut oublier les violences qui s’exercent depuis les positions de pouvoir. Accidents du travail, maladies professionnelles, exposition aux pesticides, conditions de travail dangereuses, spéculation immobilière, démantèlement des services publics ou activités aggravant le dérèglement climatique peuvent produire des dommages considérables, parfois à l’échelle de millions de personnes.

Ces violences sont souvent diffuses, différées, difficiles à attribuer et parfois parfaitement légales. La question devient alors aussi celle de savoir quelles violences sont rendues visibles, lesquelles sont sanctionnées et lesquelles sont considérées comme relevant du fonctionnement normal de la société. Car ce qui est considéré comme criminel, ce qui est sanctionné ou ce qui est accepté socialement dépend des rapports de pouvoir et de ceux qui participent à définir les normes.

C’est précisément ce que permet d’éclairer la réflexion de l’évêque brésilien Helder Câmara sur les trois formes de violence qui peuvent s’enchaîner : la violence initiale d’un système injuste, la violence de celles et ceux qui se révoltent contre cette situation, puis la violence répressive de l’État qui cherche à maintenir l’ordre établi. Cette lecture invite à regarder au-delà de la seule violence directement visible et à interroger les conditions sociales et politiques qui la précèdent.

Des mécanismes décrits depuis longtemps par la sociologie

Depuis plusieurs décennies, des sociologues cherchent à comprendre comment les inégalités sociales influencent les trajectoires individuelles et peuvent favoriser certains comportements délinquants.

À la fin des années 1930, le sociologue américain Robert K. Merton développe la théorie de la tension (strain theory). Selon lui, les sociétés modernes valorisent des objectifs tels que la réussite économique, le statut social ou la consommation, mais tous les individus ne disposent pas des mêmes moyens légitimes pour les atteindre. Lorsque cet écart devient trop important, une tension apparaît. Certaines personnes peuvent alors être conduites à rechercher d’autres voies, parfois illégales, pour accéder à ces objectifs. Les structures sociales constituent ainsi une cause majeure de la criminalité.

Les travaux de Pierre Bourdieu prolongent cette réflexion en soulignant que les inégalités ne concernent pas uniquement les ressources économiques. Elles portent également sur l’accès au capital culturel, au capital social et aux différentes ressources qui permettent de réussir à l’école, de s’insérer professionnellement ou de développer des réseaux de soutien. Ces inégalités façonnent progressivement les trajectoires de vie, les aspirations, les possibilités d’action et les opportunités offertes aux individus.

À travers ce que Bourdieu nomme la violence symbolique, les hiérarchies sociales tendent à être intériorisées par ceux qui les subissent. Les difficultés scolaires, le sentiment d’illégitimité ou l’autocensure apparaissent alors comme les conséquences de rapports sociaux inégalitaires. Ces formes de domination contribuent à façonner les comportements criminels.

In fine, chercher les causes de la criminalité dans l’immigration sert en réalité un agenda raciste qui cherche à détourner le regard des véritables responsables : celles et ceux qui organisent la précarité. Fermer les frontières ne fera que précariser davantage celles et ceux qui les franchissent. A contrario, il est nécessaire de garantir un accueil, des droits et des conditions de vie qui permettent à chacun·e de vivre dignement.

Elena Meilune

Références

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Photo de couverture : Black bloc à Milan. 2015. Andrea Satta, CC BY 3.0. Wikimedia.

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