Du 10 au 12 juillet, les Tanneries II à Dijon ont accueilli les deuxièmes rencontres des Bâtisseureuses des terres. Une journaliste de Mr Mondialisation s’est rendue sur place pour découvrir ce réseau qui rassemble des personnes issues du bâtiment, de l’architecture, de l’artisanat et de l’auto-construction autour d’une même ambition : mettre les savoir-faire constructifs au service des luttes écologistes, sociales et territoriales. Pendant trois jours, ateliers, chantiers, débats et temps informels ont dessiné les contours d’une autre manière de construire… et d’habiter le monde. Reportage.
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Né en 2023, le réseau des Bâtisseureuses des terres rassemble des professionnel·les du bâtiment, architectes, artisan·es, aménageur·euses et aussi auto-constructeur·ices, usager·es de lieux collectifs, de lieux en lutte ou encore habitant·es de squats. Tous et toutes partagent une même conviction : les métiers du bâtiment peuvent devenir des outils d’émancipation et de transformation sociale.
Leurs actions prennent des formes multiples : construction de cabanes ou de charpentes sur des zones-à-défendre, accompagnement de contre-projets, enquêtes critiques, création d’outils partagés ou encore transmission de savoir-faire constructifs. Le réseau revendique une organisation souple, fondée sur l’autonomie, l’entraide, la coopération et la subsistance, loin des logiques d’expertise descendantes.
Après plusieurs années consacrées à structurer le réseau et à mener les premiers chantiers, ces deuxièmes rencontres avaient un objectif clair : élargir ce réseau et créer des ponts avec d’autres collectifs engagés sur les questions d’habitat, d’écologie et de justice sociale.

Des « traces » au « pied de biche »
Dès le vendredi soir, les Tanneries II donnent le ton. Lieu emblématique des luttes dijonnaises, l’endroit accueille des participant·es venu·es de toute la France. Après le repas préparé par Commun Maïs, une association montreuilloise qui propose des cantines à prix libre en vue de faciliter l’accès à l’emploi et au logement de personnes sans-papiers, les premiers récits commencent.
La veillée « Retours de chantiers », proposée par le groupe « Traces & Cartes » constitué pour l’occasion, revient sur plusieurs jours de travaux réalisés collectivement avant les rencontres dans quatre lieux de la métropole dijonnaise et de la campagne voisine, l’Auxois. Malgré la chaleur caniculaire, les équipes racontent avoir réussi à œuvrer tout en accordant une attention particulière aux conditions de travail, à la répartition des tâches et au soin apporté aux personnes.

Les cartes, dessins et récits produits pendant ces chantiers sont mis en forme et imprimés à la risographie afin d’en conserver une mémoire directe.
Pendant ce temps, le documentaire Pied de biche est projeté dans la salle de cinéma. Le film suit plusieurs lieux autogérés de Dijon et sa périphérie, dont les Tanneries et le Quartier libre des Lentillères, où des collectifs expérimentent d’autres manières d’habiter, de construire et de lutter.
Une rencontre pour faire réseau
Le samedi matin, les organisateur·ices ouvrent officiellement les rencontres en rappelant la ligne directrice : réunir des personnes issues d’horizons variés afin de renforcer un réseau à la fois politique, professionnel et humain.
« Nous défendons l’idée que c’est de cette diversité, de ces échanges et de cette capacité à nous remettre en question collectivement que continuera à se renforcer notre réseau. »
Après un temps de présentation, place au mouvement. Un « débat mouvant » invite chacun·e à se positionner selon son lieu de vie, avant de multiplier les échanges en petits groupes. Derrière l’apparente simplicité de l’exercice, l’intention est de créer rapidement des liens entre des personnes qui, pour beaucoup, ne se connaissent pas mais partagent des préoccupations communes.
Accueillir plus que construire
Pendant que certain·es rejoignent les cuisines de Commun Maïs pour préparer le déjeuner, d’autres assistent à une discussion consacrée aux luttes contre le mal-logement avec le collectif Locataires Ensemble. Dans les cuisines comme dans l’atelier, les discussions circulent librement : une enceinte retransmet les débats jusque derrière les fourneaux.

Le bâtiment comme levier de solidarité
L’après-midi, un atelier réunit l’association A4, la mutuelle de La Kunda et Commun Maïs autour d’une question concrète : comment les métiers du bâtiment peuvent-ils devenir un levier de régularisation pour les personnes sans papiers ?
Les intervenant·es rappellent que des outils juridiques existent, mais restent largement méconnus. L’objectif est donc autant de partager ces ressources que d’encourager les artisan·es, coopératives ou petites entreprises à s’en saisir.
Les échanges mettent également en lumière une réalité souvent invisibilisée : une part importante de la main-d’œuvre du BTP est composée de personnes étrangères, pourtant particulièrement exposées à la précarité administrative, aux accidents du travail et aux contrôles. Avec les récentes évolutions réglementaires, plusieurs intervenant·es alertent sur la fragilité de situations où des personnes travaillant depuis des années en France peuvent perdre leur titre de séjour.
Pour A4, la solidarité ne peut cependant se limiter à l’accompagnement individuel. L’enjeu est aussi d’éviter les rapports de dépendance qui placent les personnes sans papiers sous la tutelle de celles et ceux qui les soutiennent. L’association défend une logique d’émancipation, fondée sur l’accès aux droits, la transmission des outils d’auto-défense juridiques et le développement de réseaux locaux d’entraide.
Il est également dénoncé le choix, chez certains militants privilégiés, d’actions de désobéissance civile spectaculaires au détriment d’un travail d’alliance plus long et moins visible avec des personnes sans papiers. Or, ces alliances peuvent permettre de les soutenir concrètement, de renforcer leur capacité collective à faire valoir leurs droits et, à terme, de contribuer à leur régularisation.

Des chantiers encore très masculins
En fin de journée, un atelier en mixité choisie rassemble des femmes cisgenres hétérosexuelles et des personnes queers du bâtiment pour partager leurs expériences des violences sexistes et sexuelles dans les bureaux, les ateliers ou sur les chantiers. Réparti·es en groupes autour des notions d’autonomie, d’autodéfense et de fierté, les participant·es échangent sur leurs difficultés mais aussi sur les ressources qu’ils et elles construisent collectivement.
Mutualiser du matériel, gagner en autonomie financière, sortir du statut de débutant·e, se former entre pairs ou encore rendre les espaces militants plus accueillants pour les personnes neurodivergentes figurent parmi les préoccupations les plus souvent évoquées.
Les discussions mettent également en lumière un réseau grandissant d’initiatives destinées à transmettre des savoir-faire techniques entre personnes concernées : La Tenaille (Montpellier), la Cisaille (Grenoble), la Taloche (Paris), TekTek (Dijon), Selbst Gemacht DIY (Strasbourg), la Douille (Lyon), ou encore W19 à Paris.
Les restitutions, particulièrement chargées en émotion, rappellent combien les violences de genre demeurent une réalité quotidienne dans les métiers du bâtiment, renforçant l’urgence de transformer durablement ces milieux professionnels.

Repenser la propriété
En soirée, un autre atelier aborde la notion de propriété d’usage : une manière d’envisager l’habitat à partir de l’usage réel d’un lieu plutôt que de sa valeur marchande.
Très vite, les échanges dépassent la seule question juridique. Comment transmettre un lieu collectif ? Que devient l’héritage lorsqu’il ne profite plus à une seule famille mais à un commun ? Comment accueillir de nouvelles personnes sans recréer de rapports de domination ? Autant de questions qui traversent aujourd’hui de nombreux habitats collectifs.
Si aucune réponse universelle n’émerge, plusieurs pistes reviennent régulièrement : documenter les décisions, organiser la transmission des savoir-faire, reconnaître les inégalités de départ entre les membres d’un collectif et construire des formes de gouvernance capables d’évoluer avec le temps.
Car tous les participant·es en conviennent : les communs ne tiennent pas uniquement grâce aux idéaux qu’ils portent, mais grâce au soin quotidien apporté aux relations humaines.
Une respiration nécessaire
Après une journée dense en discussions sous une chaleur écrasante, un repas partagé, de la musique et de la danse laissent place à de la détente et de la légèreté.
Cette parenthèse festive n’a rien d’anecdotique. Elle rappelle qu’un réseau ne se construit pas uniquement dans des ateliers, mais aussi dans des moments informels où naissent les complicités qui feront vivre les futurs projets.

Habiter les territoires autrement
Le dimanche, plusieurs ateliers et discussions ont lieu simultanément. Des liens à créer entre luttes contre l’artificialisation des terres et luttes syndicales, aux réflexions sur les luttes enfantistes et antiracistes, un même fil rouge apparaît : celui de la défense de conditions de production et d’habitabilité des territoires justes pour toutes et tous.
Lors de l’atelier consacré à la création d’alliances entre luttes écologistes et luttes pour les droits des travailleur·euses du BTP, les intervenant·es reviennent sur l’absence criante de militant·es écologistes dans les luttes syndicales et vice-versa alors qu’a priori :
« La défense des conditions de la vie des sols sont aussi celles des conditions d’habitabilité de la Terre »
Raison pour laquelle ces compositions apparaissent nécessaire pour peser dans le rapport de force.
À partir de la mise en récit de mobilisations locales et nationales récentes contre des grands projets d’aménagement et les rares fois où des coalitions entre écologistes et syndicats ont émergé, les organisateur·ices insistent sur le fait qu’au-delà de la préservation des espaces naturels, l’artificialisation transforme durablement les territoires, fragilise les milieux et affecte directement les conditions de vie humaines comme non-humaines en premier lieux desquels les travailleur·euses de ces filières.
En réponse, la seconde partie de l’atelier invitait les participant·es à se regrouper par régions et/ou professions afin d’identifier des revendications communes et des solutions pour les faire émerger.

Pendant ce temps, une autre discussion se déroule à partir de luttes enfantistes. Des travailleur·euses sociales et militant·es de Dijon et de l’Auxois sont réuni·es pour partager des expériences d’éducation populaire autour d’un terrain d’aventure et d’une kid zone.
Un terrain d’aventure, c’est un espace où les enfants peuvent construire, bricoler, explorer, prendre des risques et transformer leur environnement, avec beaucoup plus de liberté que dans une aire de jeux classique. L’adulte n’est pas là pour tout contrôler : il accompagne, sécurise et laisse faire.
La discussion croisée aborde de nombreux sujets : surprotection et peur du risque, standardisation des espaces pour les enfants, confiscation de la liberté, violences intersectionnelles et biais racistes, classistes, validistes, et plus largement le constat d’une ville pensée par et pour les adultes, où l’enfant a de moins en moins de place pour expérimenter.
Plus tard dans la journée, un cercle de parole en mixité choisie entre personnes subissant du racisme permet à ses participant·es de faire remonter et de partager des expériences de violences et discriminations dont iels font l’objet au travail mais aussi dans les espaces militants où iels s’organisent – ces questions étant encore trop peu à l’agenda d’organisations écologistes encore en grande majorité blanches.
Si les thématiques diffèrent, toutes interrogent finalement une même question : comment construire des espaces réellement accueillants, solidaires et émancipateurs ?
Les Lentillères, un laboratoire vivant
Avant la clôture des rencontres, plusieurs participant·es profitent d’une visite improvisée du Quartier libre des Lentillères, situé à quelques minutes des Tanneries.
Depuis plusieurs années, ce territoire occupé expérimente d’autres façons d’habiter la ville : habitats légers et bâtis en bois, terre et paille, jardins maraîchers, espaces communs, ateliers et lieux culturels y coexistent dans une logique d’autogestion et de lutte contre des des projets destructeurs, issus des modes de construction conventionnels et de logiques capitalistes d’aménagement urbain. Nous documentions cette vie alternative sur Mr Mondialisation en 2022.
Pour beaucoup, cette visite agit comme une mise en perspective concrète des discussions du week-end : ici, les idées débattues dans les ateliers prennent corps.

Trois jours pour tisser et agrandir un réseau
Lors de la plénière de clôture, les retours convergent. Malgré un programme dense et parfois exigeant, ces deuxièmes rencontres sont largement saluées pour la qualité de leur organisation, la diversité des participant·es et l’attention portée aux questions de soin.
Des binômes d’écoute et de médiation mis en place par une équipe « soin », ont assuré tout au long du week-end un espace d’accueil pour les personnes qui en ressentaient le besoin. Accompagné·es par le collectif antiraciste et décolonial Tapages, ces dernières soulignent également les efforts entrepris pour rendre les rencontres plus accessibles, tout en rappelant le chemin qu’il reste à parcourir, notamment en matière de pluralité sociale et raciale.
Au-delà des ateliers, beaucoup retiennent la richesse des échanges informels, des repas partagés et des liens noués entre personnes venues d’horizons très différents. Et maintenant ?

Ces trois jours n’ont pas vocation à rester un moment suspendu. Avant même la fin des rencontres, plusieurs groupes de travail se constituent autour de thématiques comme le diagnostic énergétique, la création d’alliances entre lutte contre l’artificialisation des sols et syndicats du BTP, l’hébergement, les réseaux d’embauche ou encore le partage de ressources techniques.
Une réflexion revient également avec insistance : comment continuer à s’organiser sans dépendre exclusivement des outils numériques, pour des raisons à la fois de sécurité, d’accessibilité et de résilience collective ?
Les rencontres se referment ainsi moins sur une conclusion que sur une multitude de chantiers à poursuivre.

Retour à l’essentiel
Le week-end s’achève au bord de l’Ouche. Après trois jours d’ateliers, de débats et de travaux collectifs, la baignade offre une respiration bienvenue. Les discussions continuent, mais elles prennent un autre rythme. Les corps se reposent.
Dans un monde traversé par les crises écologiques, sociales et politiques, ces rencontres auront rappelé qu’il est encore possible de construire autrement : des bâtiments, bien sûr, mais aussi des solidarités, des savoir-faire et des imaginaires communs. L’eau emporte avec elle la fatigue des derniers jours. Les promesses de se revoir circulent déjà entre celles et ceux qui reprennent la route.
Parce qu’en plus de bâtir des murs, ces rencontres ont pour vocation de construire des ponts, et surtout un réseau : aussi inspirant et robuste que créatif et pérenne.
– Marie-Alexandra Perron
avec les contributions de la coordo bat’dtr 2026
Photo de couverture : chantier de démoussage d’une toiture © coordo bat’dtr 2026
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