Et Spinoza sourit, par Faris Lounis (Le Monde diplomatique, octobre 2026)


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Entre la France et l’Algérie, les brumes parisiennes et la côte algéroise, une équipe de tournage s’affaire à mener à bien la septième saison de la série télévisée Le Bureau des légendes. Dans une location au « balcon Saint-Raphaël », auquel a donné son nom le belvédère qui offre un panorama de toute la baie, un divan, deux fauteuils, une bibliothèque vide, une table basse, l’habituel bruit des vagues, le vent léger qui se lève parfois pour remplir les rares silences — et des rêveries cosmiques. Car là, au sommet de la falaise, l’esprit de la locataire, fugueur et libre, déborde, échappe au réel. Dans son nouveau roman, l’écrivain algérien Ryad Girod évoque le destin de Sarah, qui, semblable au portrait de Jésus dressé par l’apocryphe Évangile de Judas, consent aux ruses du destin pour se débarrasser de l’enveloppe mortelle qui l’habille. Le roman ne le dit pas explicitement mais on peut le déduire : Sarah, astrophysicienne et actrice à ses heures, adopte une distance rieuse à l’égard du culte de la performance, de la célébrité aliénante et des petites bassesses ordinaires. À s’en tenir au strict déroulement des scènes, on pourrait croire à une banale crise existentielle paralysant la carrière d’une artiste montante. Mais Une légende est loin de se réduire à un drame psychologique.

Telle que la rapportent les voix cosmiques qui en tissent la trame, l’histoire de cette femme peut d’abord se lire comme celle d’une scientifique qui, après avoir échoué à convaincre la direction de l’Observatoire de Paris du caractère « révolutionnaire » de ses recherches sur l’existence de vies extraterrestres, se perd dans des considérations brumeuses sur le temps, l’immortalité de l’âme et l’origine de l’univers. Cette narration en spirale conduit toutefois le lecteur vers des interrogations inattendues : comment vivre dans un corps animé par un souffle hybride, mi-humain, mi-céleste ? Et comment observer et comprendre les mystères auxquels donne accès cette condition avec une intelligence enchaînée à ses limites terrestres ?

Avant d’atterrir à Alger, l’avion dans lequel voyage Sarah est secoué par de violentes turbulences, le pilote doit faire escale à Majorque. Persuadée que les passagers ont « évité le crash », elle passe six heures « au bar des escales » à se demander si « tout ça n’était pas un signe pour qu’elle fasse marche arrière ». Quand le tournage commence, Sarah cherche toujours à échapper à la mort. Entre sa résidence et l’hôtel où se jouent les scènes de la série, elle scrute anxieusement le mouvement des cieux et s’investit peu dans le projet mené par Éric, le scénariste, qui ne valide ses textes qu’après la lecture à voix haute d’un passage de L’Éthique de Baruch Spinoza.

Divagations, errances. Sarah, aidée par les forces cosmiques qui veillent sur elle, voyage entre les époques, goûte aux bizarreries du Moyen Âge et se voit semblable aux atomes. Lorsqu’elle rouvre les yeux, un mystérieux Johannes, musicien immortel et ensorceleur, vient lui rendre visite pour absorber ses peurs. Soudainement, la narration dévie. Le scénario change. Tout se brouille. D’aucuns décident qu’elle doit mourir… sur scène. Fidèle à elle-même, Sarah ne retranche rien à ce nouveau scénario : la mort n’est qu’un mauvais songe.

Ryad Girod, mathématicien de formation, est devenu célèbre avec Les Yeux de Mansour (Barzakh-POL, Alger-Paris, 2018). Une légende est son quatrième roman. C’est un monde.



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