Walter Benjamin est, si l’on ose dire, à la mode. Et le risque de transformer une pensée qui dénonce l’illusion de la continuité, l’effacement des ruptures décisives, en bréviaire mélancolique n’est pas mince. Trois publications récentes résistent à cette canonisation consensuelle, en soulignant le rôle de la catastrophe et de l’exil, et en mettant en relief un travail des formes qui ne sépare jamais esthétique et politique.

Guillaume Le Blanc, mettant ses pas dans ceux de Benjamin et de Hannah Arendt (1), se demande comment vivre quand l’effondrement est là, déjà à l’œuvre. Guerres, dévastation écologique, précarisation néolibérale et retour des despotismes composent moins une série de crises qu’une atteinte portée à la possibilité d’un monde commun. « Notre question n’est plus de savoir comment se tenir au bord de la catastrophe, mais de façon bien plus radicale d’imaginer comment tenir bon dans la catastrophe. » Le Blanc ne cherche pourtant ni refuge intérieur ni héroïsme. De Benjamin (1892-1940), chiffonnier des vies minuscules, il tire une éthique de la vie fragile : accueillir, cueillir et recueillir ce que les puissances de prédation condamnent à disparaître.

L’imposant ouvrage collectif Walter Benjamin en exil. Entre expérience et pauvreté (2), dirigé par Christophe David et Florent Perrier, fruit de plusieurs colloques, se concentre sur les années 1933-1940 : Paris, les bibliothèques dispersées, les ressources incertaines, les textes confiés aux amis, puis les frontières refermées. L’exil n’y est pas traité comme le décor passager d’une œuvre écrite ailleurs, il en devient une méthode, une manière de penser depuis le seuil, la césure, le fragment. Autour du texte décisif de Benjamin Expérience et pauvreté (1933), publié dans le même volume, les contributions explorent la destruction de la transmission par la guerre et la modernité marchande, mais aussi l’ambivalence de cette pauvreté : perte d’un monde hérité, possibilité de recommencer autrement. Stefano Marchesoni en résume l’actualité : « La pauvreté en expérience pointée par Benjamin n’a fait que s’amplifier depuis 1933. » Riche des analyses de Vincent Chanson, Lionel Richard, Jean Lacoste, Sonia Dayan-Herzbrun…, l’ensemble évite deux facilités : faire de Benjamin un simple témoin de son malheur ou un prophète miraculeusement informé du nôtre.

C’est par la forme que l’on échappe à ces deux pièges. L’anthologie des Écrits sur le théâtre (3) fait découvrir un Benjamin critique, spectateur et expérimentateur. Aphorismes, comptes rendus, reportages, entretiens et textes consacrés notamment à la femme de théâtre lettonne et russe Asja Lācis ou au théâtre épique de Bertolt Brecht montrent que la scène fut pour lui un laboratoire. Le théâtre ne doit pas réconcilier le public avec le monde tel qu’il va. Au contraire, il doit suspendre l’évidence, isoler un geste, déplacer le regard du spectateur. La pensée benjaminienne cherche dans les œuvres la possibilité d’une autre expérience collective.
Ces trois livres proposent une même leçon. Penser depuis les ruines consiste à y discerner les vies, les souvenirs et les formes que l’histoire des vainqueurs laisse sous les décombres, puis à construire, avec ces restes, une sorte de passage. Benjamin revient moins parce que notre époque lui ressemblerait que parce qu’il nous apprend à regarder ce qu’elle s’emploie à rendre invisible.
(1) Guillaume Le Blanc, Éthique pour un monde qui sombre. Dans les pas de Walter Benjamin et Hannah Arendt, Payot, Paris, 2026, 240 pages, 21 euros.
(2) Christophe David et Florent Perrier (sous la dir. de), Walter Benjamin en exil. Entre expérience et pauvreté, suivi de Walter Benjamin, Expérience et pauvreté, Pontcerq, Rennes, 2025, 730 pages, 37,50 euros.
(3) Walter Benjamin, Écrits sur le théâtre. 1912-1940, anthologie établie et préfacée par Marianne Dautrey, avec la collaboration de Bruno Tackels, traduit de l’allemand par Marianne Dautrey et Philippe Ivernel, Les Solitaires intempestifs, Besançon, 2025, 174 pages, 17 euros.