Pr. Eloi Bandia Keita
Pour mère Afrique : quand l’intelligence de ses enfants devient la gardienne de leurs chaînes.
Pour les lecteurs pressés : l’essentiel
Pendant des siècles, des systèmes successifs de domination ont combattu les résistances africaines, marginalisé des consciences indépendantes et favorisé, dans certaines circonstances, des élites dont la réussite dépendait de leur aptitude à servir l’ordre établi. Le résultat le plus inquiétant n’est pas seulement économique ou politique : il est intellectuel. Une partie de ceux qui devraient concevoir les instruments de notre émancipation consacre désormais son intelligence à démontrer pourquoi celle-ci serait impossible.
L’Afrique a obtenu des indépendances sans toujours acquérir les moyens de sa puissance ; elle a changé les détenteurs de l’autorité sans suffisamment reconstruire les institutions qui l’organisent ; elle a multiplié les diplômés sans garantir la formation d’une intelligence véritablement souveraine.
L’AES représente une occasion historique de rompre avec cette logique. Elle constitue déjà un laboratoire opérationnel pour une architecture africaine nouvelle : défense commune, souveraineté alimentaire et énergétique, maîtrise technologique, transformation industrielle et refondation éducative.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment libérer l’Afrique de ses dépendances, mais comment libérer l’intelligence africaine des limites qu’elle a appris à considérer comme naturelles.
I. Le crime parfait : quand la domination n’a plus besoin de dominateurs pour se reproduire
Il existe, dans l’histoire des peuples, une forme de domination autrement plus redoutable que l’occupation militaire, la confiscation des richesses ou la subordination diplomatique, parce qu’elle survit à la disparition de ses instruments visibles, traverse les générations, se dissimule sous les apparences de la raison et finit par se reproduire avec le concours de ceux-là mêmes qu’elle maintient dans une condition de dépendance : celle qui parvient à déterminer non seulement ce qu’un peuple doit faire, mais ce qu’il lui est permis de concevoir comme possible.
On peut expulser une armée, dénoncer un traité, nationaliser une entreprise, rompre une alliance, remplacer un gouvernement et proclamer solennellement sa souveraineté ; il demeure infiniment plus difficile d’expulser de sa propre pensée les catégories, les réflexes, les hiérarchies et les interdictions silencieuses que plusieurs générations d’institutions ont fini par y installer.
«La plus grande réussite d’un système de domination n’est pas de contraindre un peuple à obéir, mais de lui apprendre à considérer son obéissance comme l’expression supérieure de sa propre intelligence», (Eloi B. KEITA).
Nous discutons de la dette, des ressources naturelles, des bases militaires, des monnaies, des accords commerciaux et des frontières, mais nous interrogeons insuffisamment ce mécanisme plus discret par lequel les sociétés dominées peuvent finir par produire elles-mêmes les arguments les plus élaborés en faveur de la conservation des structures dont elles dénoncent pourtant les effets.
Le problème n’est évidemment ni racial ni biologique. Les capacités de l’intelligence humaine ne connaissent aucune hiérarchie naturelle entre les races. Le problème est historique, institutionnel et profondément politique : il réside dans la manière dont des rapports de force prolongés peuvent modifier les conditions de sélection des dirigeants, les critères de reconnaissance des élites, les finalités de l’enseignement et, finalement, les frontières mêmes de ce qu’une société considère comme pensable.
Ce n’est pas seulement la liberté d’agir qui peut être confisquée à un peuple, c’est sa capacité d’imaginer les conditions d’une liberté qu’il n’a pas encore connue.
II. Après l’élimination des loups, la sélection des consciences dociles
Des traites esclavagistes transsahariennes, orientales et atlantiques à la conquête coloniale, puis aux rapports de dépendance qui ont survécu aux indépendances, l’histoire africaine a connu des systèmes distincts dont les violences, les objectifs et les responsabilités ne sauraient être artificiellement confondus, mais qui ont pu produire, à des degrés variables, des conséquences institutionnelles comparables : affaiblissement des pouvoirs autonomes, neutralisation des résistances, désorganisation des solidarités et promotion d’intermédiaires dont les intérêts devenaient compatibles avec la continuité de l’ordre dominant.
Il ne s’agit pas d’inventer une conspiration unique traversant les siècles. Il s’agit de comprendre qu’un système de pouvoir n’a nullement besoin de poursuivre éternellement le même projet pour reproduire, à travers des mécanismes différents, des effets de sélection similaires.
Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Modibo Keïta et Thomas Sankara appartiennent à des traditions politiques différentes, dont les réalisations et les erreurs doivent pouvoir être examinées sans complaisance. Mais ces hommes avaient en commun d’avoir compris que la souveraineté ne pouvait se réduire au transfert juridique de l’autorité coloniale vers des dirigeants nationaux.
Lumumba et Sankara furent assassinés ; Nkrumah et Modibo Keïta furent renversés. Les circonstances et les responsabilités de ces événements sont distinctes. Leur rapprochement ne dispense pas de l’analyse historique, mais il invite à poser une question essentielle : que devient la capacité d’un continent à produire des projets d’émancipation lorsque plusieurs de ses figures les plus audacieuses disparaissent du pouvoir, tandis que les structures administratives, économiques et intellectuelles héritées demeurent largement opérationnelles ?
C’est ce que j’appelle, par analogie politique et non biologique, la sélection historique inversée des élites. Les loups, ces consciences capables de résistance, de discernement, d’indépendance et de vision, peuvent être éliminés, marginalisés, exilés ou privés des moyens de transformer leur société, tandis que prospèrent les profils qui savent s’accommoder des contraintes dominantes.
Lorsque les mécanismes de sélection changent, il n’est même plus nécessaire d’éliminer systématiquement les résistants : les institutions peuvent progressivement apprendre à ne plus les produire, à ne plus les reconnaître ou à ne plus leur permettre d’accéder aux responsabilités.
Une société peut alors former d’excellents administrateurs sans former suffisamment de concepteurs d’institutions, produire des experts sans produire les conditions de leur indépendance, multiplier les diplômes sans multiplier les capacités d’invention. Le savoir demeure ; l’audace intellectuelle s’étiole ; et l’intelligence, au lieu de devenir une force de transformation, risque de se réduire à une compétence de conservation.
III. Du loup sage au pitbull : j’accuse l’intelligence qui défend les chaînes
J’accuse cette catégorie d’intellectuels africains qui, après avoir acquis les connaissances, les méthodes et les qualifications nécessaires pour comprendre les mécanismes historiques de la dépendance, mobilisent précisément ces instruments pour convaincre leurs peuples qu’il serait déraisonnable, prématuré ou impossible de les dépasser.
Je ne leur reproche ni leur instruction, ni leur maîtrise des sciences occidentales, ni leurs collaborations internationales. La connaissance n’a pas de nationalité, la méthode scientifique ne possède aucune appartenance raciale et l’universalité du savoir constitue une conquête de l’humanité tout entière.
Je leur reproche d’avoir parfois transformé les modèles appris en limites définitives de l’imagination, d’avoir confondu l’expertise dans un système avec la compétence nécessaire pour le transformer et d’avoir élevé les institutions existantes au rang d’horizons indépassables.
L’intellectuel devrait être le loup sage, capable d’accompagner les dirigeants sans se soumettre à eux, de conseiller sans flatter, de contredire sans détruire, de proposer sans dissimuler les difficultés, et surtout d’ouvrir des perspectives là où la société ne distingue encore que des impossibilités.
Mais lorsque son ambition cesse d’être la production d’une pensée libre pour devenir la recherche de la reconnaissance des pouvoirs établis, le loup sage peut se transformer en pitbull intellectuel, gardien acharné des frontières de la dépendance, capable de mobiliser toute la puissance de son intelligence contre les aspirations de ceux dont il devrait éclairer l’émancipation.
Le plus troublant est que cet intellectuel ne se considère pas nécessairement comme un collaborateur de la domination. Il se croit lucide, moderne, supérieur par sa formation, raisonnable par son expérience, réaliste par sa connaissance des contraintes ; il se félicite de maîtriser les codes des institutions dominantes, sans toujours s’apercevoir que cette maîtrise peut se transformer en incapacité de penser hors de leurs catégories.
Là où l’intellectuel libre transforme une difficulté en problème scientifique, l’intellectuel domestiqué transforme le problème scientifique en interdiction politique. L’ignorant ne sait pas toujours comment sortir de sa condition ; l’intellectuel prisonnier de ses modèles peut consacrer toute sa vie à expliquer pourquoi personne ne devrait essayer.
Cette accusation doit cependant se retourner vers les gouvernants : ceux qui dénoncent la domination extérieure tout en préférant les courtisans aux contradicteurs, les fidélités personnelles aux compétences indépendantes et l’obéissance à la créativité reproduisent, sous des couleurs nationales, les mécanismes qu’ils prétendent combattre.
On ne libère pas un peuple de la servitude intellectuelle en lui imposant une nouvelle obligation de penser conformément au pouvoir.
IV. Le non-dit fondamental : les mots qui nous empêchent de concevoir d’autres institutions
Il existe une prison plus subtile encore que celle des institutions : la prison des catégories avec lesquelles nous les décrivons.
Nous parlons d’État, de développement, de démocratie, de fédération, de modernité, de progrès et de souveraineté, comme si ces mots désignaient nécessairement des réalités universelles dont les formes actuellement dominantes épuiseraient toutes les possibilités de l’organisation humaine.
Or les mots ne sont jamais de simples étiquettes posées sur le monde. Ils organisent les distinctions que nous établissons, les problèmes que nous reconnaissons, les solutions que nous jugeons recevables et les réalités que nous cessons parfois de percevoir faute de disposer des concepts nécessaires pour les penser.
Albert Camus écrivait : «Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde». Mais il faut pousser cette intuition plus loin : ne disposer que des mots hérités pour penser son avenir peut enfermer une société dans les architectures que ces mots ont contribué à rendre familières.
Pourquoi la réunification africaine devrait-elle nécessairement reproduire une fédération connue ? Pourquoi ne pourrait-elle pas donner naissance à une architecture institutionnelle originale, empruntant aux expériences historiques ce qui mérite de l’être, tout en inventant des mécanismes adaptés aux réalités géographiques, culturelles, économiques et politiques du continent ?
Même la démocratie, dont les principes de liberté, d’égalité politique, de participation et de contrôle du pouvoir demeurent essentiels, doit pouvoir faire l’objet d’une réflexion sur ses contradictions pratiques, ses mécanismes de représentation, l’influence de l’argent, la captation des institutions et les conditions effectives d’exercice de la souveraineté populaire.
Le véritable colonisé intellectuel, que je me permettrai de désigner, de façon prosaïque, par le néologisme de «COLOTECTUEL INTELLENISÉ» ou, plus crûment encore, de «NEZ-GROS», tout simplement, que l’on me pardonne cette audace lexicale, n’est nullement celui qui emploie des mots étrangers ; c’est celui dont l’esprit a été si profondément façonné par les catégories de pensée héritées de la domination qu’il ne parvient même plus à concevoir que les réalités désignées par ces mots puissent être pensées, structurées et organisées autrement. Il ne se contente plus de parler la langue du système : il en a intériorisé les limites au point de les prendre pour celles de l’intelligence humaine elle-même.
C’est là que réside le triomphe le plus redoutable de l’aliénation : lorsque l’homme ne distingue plus les frontières de sa propre pensée des frontières du monde. Un mot nouveau ne libère rien s’il ne permet pas de penser une réalité nouvelle, de résoudre un problème jusque-là mal formulé ou d’ouvrir un champ d’action auparavant inaccessible. Mais lorsqu’un concept inédit rend pensable ce qui demeurait invisible, il peut devenir le commencement d’une transformation historique.
Ce que l’on appelle utopie n’est pas toujours une impossibilité. C’est parfois le nom que le présent donne à une possibilité dont il ne possède pas encore les instruments.
V. L’AES : Le laboratoire existe déjà, il faut en construire le logiciel de transformation
L’Alliance des États du Sahel ne doit pas être regardée comme une simple promesse de laboratoire politique futur. Elle constitue déjà un espace d’expérimentation historique dont la tâche décisive consiste désormais à transformer la volonté de souveraineté en architecture opérationnelle de puissance.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont engagé une rupture significative dans leurs orientations géopolitiques et leur coopération stratégique. L’enjeu n’est plus seulement de savoir comment préserver cette rupture, mais comment lui donner les instruments institutionnels, scientifiques, économiques et technologiques qui la rendront durable.
L’AES doit se doter d’un véritable logiciel de transformation, entendu non comme un slogan idéologique, mais comme un ensemble cohérent d’objectifs, d’institutions, de programmes, de responsabilités, de financements, de calendriers et d’indicateurs de résultats.
Le premier front est celui de la défense et de la sécurité communes : doctrine stratégique partagée, capacités de renseignement, industrie de soutien, communications sécurisées, cybersécurité souveraine, formation technique et mécanismes d’évaluation de la coopération.
Le deuxième front est celui de la souveraineté alimentaire et énergétique. Un Programme agricole commun de l’AES — PAC-AES — pourrait organiser les complémentarités territoriales, l’irrigation, la recherche agronomique, les réserves stratégiques, les infrastructures de conservation et la transformation locale. Un Programme énergétique commun — PEC-AES — devrait articuler les ressources disponibles, l’interconnexion des réseaux, les capacités solaires, le stockage, la maintenance et la formation industrielle.
Le troisième front est celui de la souveraineté scientifique, numérique et industrielle. Un Programme industriel commun — PIC-AES — adossé à un centre technologique et numérique souverain pourrait mutualiser les compétences universitaires, les infrastructures de calcul, les laboratoires, les systèmes de données, les plateformes d’intelligence artificielle et les projets industriels répondant aux besoins prioritaires des trois pays.
Ces programmes ne doivent surtout pas devenir trois nouvelles bureaucraties occupées à produire des rapports, à multiplier les réunions et à entretenir des administrations dont la principale activité consisterait à justifier leur propre existence. Ils doivent constituer de véritables instruments de transformation, dotés de responsabilités clairement établies, de financements soutenables, de calendriers vérifiables et de résultats publiquement évaluables.
Les universités, les grandes écoles, les centres de recherche, les établissements de formation technique, les entreprises et les compétences de la diaspora doivent être mobilisés autour de missions concrètes, articulées à des objectifs stratégiques précisément définis.
Le financement devra naturellement être démontré, organisé et sécurisé ; il serait irresponsable de le considérer comme acquis avant d’avoir établi les ressources mobilisables, les coûts et les risques. Mais il serait tout aussi contestable de renoncer à concevoir ces programmes au seul motif que leurs instruments financiers restent à construire.
Certains croiront peut-être déceler ici une contradiction fondamentale : comment prétendre rompre avec les héritages de la domination coloniale tout en recourant à des méthodes de planification, de programmation, de gestion, d’évaluation et de contrôle que les administrations occidentales ont largement développées et que les systèmes coloniaux ont parfois utilisées ?
Que nenni ! Ce serait confondre l’origine historique ou l’usage politique d’un instrument avec sa nature scientifique, sa validité méthodologique et les finalités auxquelles il peut être consacré.
La rigueur scientifique n’est pas occidentale ; la rationalité administrative n’est pas coloniale par essence ; la planification, la mesure, la vérification des résultats et l’exigence de responsabilité n’appartiennent à aucune civilisation en particulier. Ce sont des instruments de l’intelligence humaine, dont la valeur dépend de leur pertinence, de leur efficacité et de l’usage qui en est fait.
Il serait d’ailleurs singulièrement paradoxal de prétendre libérer l’Afrique de la domination intellectuelle en reconnaissant implicitement à l’Occident la propriété exclusive des méthodes rationnelles et scientifiques. Ce serait lui concéder, jusque dans notre volonté de nous en affranchir, un monopole qu’aucune civilisation ne saurait légitimement revendiquer.
Décoloniser la pensée ne consiste pas à rejeter les instruments de la raison parce que d’autres les ont employés avant nous ; cela consiste à retrouver la liberté souveraine de les examiner, de les maîtriser, de les transformer et, lorsque cela s’impose, d’en inventer de nouveaux.
Et puisqu’il faut parfois parler sans détour, j’ajouterai ceci : lorsqu’un système de domination s’est introduit dans nos institutions par des mécanismes administratifs, économiques, financiers, juridiques et technologiques parfaitement organisés, il serait pour le moins inconséquent de prétendre l’en déloger par la seule force des proclamations, en renonçant précisément à la rigueur nécessaire pour identifier, comprendre et démanteler ces mécanismes.
Il faut aussi savoir faire sortir l’occupant par la porte qu’il a empruntée pour entrer, en retournant contre les structures de dépendance les instruments d’analyse, d’organisation et de maîtrise qui ont contribué à leur efficacité, sans pour autant reproduire leurs finalités ni leurs abus.
La véritable rupture ne consiste donc pas à opposer une prétendue science africaine à une prétendue science occidentale, mais à mettre les connaissances universelles au service d’objectifs librement définis par les peuples africains. En effet, ce n’est pas la méthode qui doit être décolonisée lorsqu’elle est scientifiquement valide : ce sont les rapports de pouvoir, les finalités institutionnelles et les mécanismes de dépendance auxquels elle a pu être subordonnée.
La souveraineté commence précisément lorsque nous cessons de confondre la maîtrise des instruments avec la soumission à ceux qui les ont précédemment utilisés. La souveraineté ne commence pas lorsque tous les moyens sont déjà disponibles ; elle commence lorsque l’on acquiert la capacité d’organiser méthodiquement les moyens nécessaires à ses objectifs.
L’AES peut ainsi devenir une matrice de transformation institutionnelle dont les résultats, s’ils sont démontrés, pourraient inspirer des intégrations volontaires à d’autres échelles du continent.
VI. Cinquante-quatre états, des centaines de langues : la diversité n’est pas une condamnation
Dès que l’on évoque l’unité continentale, surgissent les objections relatives aux frontières, aux langues, aux identités, aux systèmes politiques et aux souverainetés existantes. Ces difficultés sont réelles. Mais il faut distinguer les interrogations qui contribuent à concevoir un projet de celles qui servent à éviter d’en examiner la possibilité.
Compassion n’est pas raison, soit, mais les États-Unis ont commencé leur construction fédérale avec treize États ; la Suisse a progressivement élaboré ses institutions fédérales à partir d’une histoire confédérale ; l’Allemagne a connu plusieurs configurations d’unification ; l’Union européenne, sans être un État fédéral, organise des compétences communes entre des États souverains.
Aucune de ces expériences ne saurait être transposée mécaniquement à l’Afrique. Elles établissent néanmoins que les architectures politiques ne sont pas des réalités naturelles : elles sont des constructions historiques, susceptibles d’évoluer lorsque des sociétés parviennent à organiser leurs intérêts communs.
Les langues africaines constituent un patrimoine intellectuel, historique et culturel dont la valeur ne se réduit nullement à leur utilité administrative immédiate. Chaque langue porte des manières de classer l’expérience, de transmettre les savoirs, de construire les relations sociales et d’interpréter le monde.
Les technologies de traduction automatique, de reconnaissance vocale, de traitement automatique des langues et d’intelligence artificielle offrent des perspectives considérables, à condition de développer les ressources linguistiques, les corpus, les infrastructures et les compétences scientifiques nécessaires.
L’unité n’exige pas que les peuples deviennent identiques ; elle exige qu’ils construisent des institutions capables de rendre leurs différences compatibles avec l’exercice d’une puissance commune. Rien n’impose que cette architecture porte nécessairement le nom de fédération, de confédération ou de quelque autre catégorie institutionnelle déjà consacrée. Le nom devra découler de la réalité conçue, non l’inverse.
La question essentielle n’est pas de savoir dans quelle case juridique préexistante nous pourrions faire entrer le continent, mais quelles compétences doivent être mutualisées, quelles libertés doivent être garanties, quelles décisions doivent rester locales et quels mécanismes permettront aux peuples d’exercer effectivement leur souveraineté collective.
VII. Le grand mensonge du réalisme : prendre les limites du présent pour les lois de l’histoire
L’une des erreurs les plus coûteuses de certaines élites africaines consiste à présenter comme du réalisme ce qui relève parfois d’une simple incapacité à penser la transformation.
À chaque ambition, elles opposent une difficulté ; à chaque difficulté, elles opposent une impossibilité ; à chaque impossibilité supposée, elles ajoutent l’autorité de leurs diplômes, de leur expérience et de leur connaissance des institutions existantes et le débat s’arrête précisément au moment où le travail intellectuel devrait commencer.
On invoque le nombre des États pour éviter de penser leur intégration ; la diversité linguistique pour se dispenser d’élaborer une politique multilingue ; les contraintes financières pour renoncer à construire des mécanismes de financement ; la faiblesse industrielle pour ne pas concevoir une stratégie d’industrialisation ; la dépendance technologique pour différer indéfiniment l’investissement dans la recherche. Ainsi, chaque difficulté devient le prétexte à l’inaction, chaque obstacle une justification du renoncement, et chaque insuffisance héritée une raison supplémentaire de perpétuer les conditions mêmes qui l’ont engendrée.
Pour ma part, je refuse catégoriquement que mon silence puisse un jour être versé au dossier de cette démission collective. Je ne veux être ni le témoin complaisant, ni le complice intellectuel, ni le comptable silencieux d’un renoncement dont l’histoire et les générations futures seraient fondées à nous demander raison.
Car il est une responsabilité plus lourde encore que celle de n’avoir pas su transformer son époque : celle d’avoir entrevu les possibilités de sa transformation, d’en avoir compris la nécessité et d’avoir néanmoins choisi de se taire, par confort, par prudence intéressée ou par crainte de déranger l’ordre établi. Je ne prétends détenir ni la vérité définitive ni la solution à toutes les difficultés de notre continent. Mais je revendique pleinement le devoir de penser, de proposer, d’interpeller et, s’il le faut, de déranger, afin que nul ne puisse confondre demain les obstacles que nous n’avons pas su surmonter avec les possibilités que nous aurions délibérément refusé d’explorer.
Je préfère répondre devant l’histoire de l’audace de mes propositions plutôt que d’avoir à justifier, devant nos enfants, la lâcheté de mon silence.
Ainsi donc ce type de raisonnement utilise les conséquences d’un problème comme arguments contre la recherche de sa solution. Nous sommes fragmentés, donc nous ne pourrions pas nous unir ; nous sommes dépendants, donc nous ne pourrions pas devenir autonomes ; nous manquons de moyens, donc nous ne devrions pas organiser les conditions permettant de les acquérir.
L’impossibilité constitue une conclusion qui doit être démontrée, non un préjugé que l’on déguise en prudence. La pensée scientifique commence par formuler des hypothèses, identifier les contraintes, construire des modèles, expérimenter des solutions et confronter les résultats aux faits.
Pourquoi les intellectuels qui réclament à juste titre des preuves lorsqu’il s’agit d’évaluer un projet ne soumettent-ils pas avec la même rigueur le maintien de la fragmentation actuelle à une évaluation de ses coûts économiques, scientifiques, sécuritaires et institutionnels ?
La construction d’une puissance continentale comporte des risques. Mais la persistance de la dispersion en comporte également. L’intégration peut échouer ; la fragmentation peut continuer à produire des pertes considérables.
Le véritable réalisme n’est pas la soumission intellectuelle à l’existant. C’est la capacité de déterminer, avec rigueur, ce qu’il faudrait transformer pour rendre possible ce qui ne l’est pas encore.
VIII. L’autre domestication : quand la domination entre dans les corps, les désirs et l’estime de soi
La dépendance intellectuelle ne se limite pas aux institutions politiques. Elle peut atteindre les représentations de la réussite, les critères de reconnaissance sociale, les hiérarchies esthétiques et jusqu’au rapport que les individus entretiennent avec leur propre apparence.
Les siècles de hiérarchisation raciale ont contribué à construire des représentations dans lesquelles certaines caractéristiques physiques africaines ont été dévalorisées, tandis que d’autres apparences étaient associées au prestige, à la respectabilité ou à la réussite.
Les pratiques de dépigmentation dangereuse, les pressions autour de la couleur de peau et certaines formes de dévalorisation des cheveux naturels chez beaucoup de femmes africaines peuvent, dans des contextes déterminés, révéler la persistance de ces hiérarchies catastrophiques intériorisées.
Il serait toutefois absurde de réduire les choix esthétiques des femmes africaines à une manifestation automatique de soumission. Une telle attitude substituerait une nouvelle police des apparences à celle que l’on prétend combattre.
Une domination atteint une profondeur particulière lorsqu’elle n’a plus besoin d’imposer ses critères, parce que, tristement, ceux-ci ont fini par devenir des objets de désir.
Lorsque les violences racistes rencontrent l’indifférence institutionnelle ou des mécanismes d’impunité, elles peuvent entretenir des représentations collectives dans lesquelles certaines victimes apparaissent moins protégées que d’autres. L’impunité devient alors une pédagogie sociale : elle enseigne ce que l’on peut commettre et ce que les victimes peuvent craindre de devoir supporter.
Nous ne cherchons pas à remplacer une hiérarchie raciale par une autre ; nous cherchons à rendre politiquement et juridiquement impossible que la faiblesse d’un État serve de prétexte à la moindre protection de ses citoyens.
IX. La diaspora, les universités et la recherche : organiser les intelligences en puissance collective
L’une des contradictions les plus frappantes du continent réside dans la coexistence de besoins scientifiques, technologiques, éducatifs et industriels immenses avec l’existence de compétences africaines considérables, présentes sur le continent comme dans les diasporas, mais insuffisamment coordonnées autour de programmes structurants.
Nous disposons de chercheurs, d’ingénieurs, de médecins, de juristes, d’économistes, d’entrepreneurs et de spécialistes des technologies numériques, sans avoir encore construit, à une échelle suffisante, les mécanismes permettant de transformer durablement ces compétences dispersées en capacités institutionnelles collectives.
La question n’est donc pas seulement de faire revenir les diplômés. Elle est de leur donner des problèmes à résoudre, des responsabilités à exercer, des équipes à constituer, des moyens à mobiliser et des résultats à produire. Une diaspora invitée à prononcer des discours lors de conférences patriotiques, mais tenue à l’écart des décisions scientifiques, industrielles et institutionnelles, ne constitue pas une politique de mobilisation des compétences.
De même, une université dont la principale réussite consiste à délivrer des diplômes sans participer suffisamment à la résolution des problèmes économiques, sanitaires, énergétiques, agricoles et technologiques de son environnement demeure en deçà de sa responsabilité historique.
L’AES pourrait rompre avec cette logique en confiant aux universités, aux centres de recherche et aux établissements techniques des programmes interétatiques précis, assortis de moyens identifiés, de calendriers, de procédures d’évaluation et d’obligations de résultats.
Un continent peut être riche en intelligences individuelles et demeurer pauvre en capacités collectives si ses institutions ne savent ni les réunir, ni les protéger, ni leur donner les moyens d’agir.
Nous devons former des citoyens capables de raisonner librement, des chercheurs capables d’inventer, des ingénieurs capables de produire, des administrateurs capables de transformer et des dirigeants capables de construire des institutions qui survivront à leurs personnes.
X. Le procès des élites : j’accuse ceux qui ont fait de l’intelligence une profession de conservation
J’accuse les intellectuels qui savent identifier les mécanismes de la dépendance, mais préfèrent en administrer les avantages plutôt que d’en rechercher les voies de dépassement.
J’accuse ceux qui transforment leurs diplômes en certificats d’autorité et leur connaissance des contraintes en arguments définitifs contre toute innovation.
J’accuse ceux qui méprisent les ambitions de leurs peuples au nom d’un réalisme dont ils ne soumettent jamais les présupposés à la moindre vérification sérieuse.
J’accuse ceux qui se présentent comme les défenseurs de la raison alors qu’ils ne défendent parfois que les frontières du système dans lequel ils ont construit leur carrière.
J’accuse ceux qui célèbrent les grandes figures de l’émancipation africaine tout en reproduisant, dans leurs pratiques institutionnelles, les mécanismes qui marginalisent l’indépendance d’esprit.
J’accuse les responsables politiques qui invoquent la souveraineté pour réclamer l’adhésion, mais refusent aux chercheurs, aux citoyens et aux institutions de contrôle la liberté de contester leurs décisions.
J’accuse cette conception appauvrie du patriotisme qui confond la fidélité à la nation avec l’obligation d’approuver ses dirigeants.
J’accuse enfin cette paresse intellectuelle qui préfère déclarer l’avenir impossible plutôt que d’assumer la responsabilité de le concevoir.
Mon accusation ne vise ni une profession dans son ensemble, ni une génération, ni les Africains en tant que peuple. Elle vise des comportements, des mécanismes et des renoncements qui peuvent être identifiés, discutés, corrigés et combattus.
L’Afrique ne manque pas de consciences libres ; elle manque trop souvent de mécanismes capables de leur donner une influence proportionnelle à leur valeur.
Le souverainisme qui interdit la critique reproduit le conformisme qu’il dénonce. Le panafricanisme qui refuse l’évaluation transforme l’espérance en dogme. La révolution qui ne tolère plus la contradiction finit par compromettre les conditions intellectuelles de sa propre réussite.
XI. La refondation ou la répétition : ce que nous voulons transmettre à nos enfants
L’Afrique ne pourra pas éternellement célébrer ses héros disparus tout en laissant ses institutions décourager les intelligences capables de poursuivre leur œuvre. Elle ne pourra pas continuer à dénoncer l’exploitation de ses ressources sans construire les capacités scientifiques et industrielles nécessaires à leur transformation.
Elle ne pourra pas invoquer indéfiniment l’unité continentale tout en refusant d’examiner les mécanismes concrets permettant de l’organiser. Elle ne pourra pas proclamer la souveraineté technologique tout en demeurant principalement consommatrice des technologies conçues ailleurs.
Elle ne pourra pas, surtout, espérer produire un avenir radicalement différent en conservant intacts les mécanismes qui sélectionnent ses élites, organisent son enseignement et déterminent les limites de son imagination politique.
L’AES offre une occasion historique d’entreprendre cette transformation à une échelle concrète. Il ne s’agit pas de lui attribuer prématurément des réussites qu’il faudra démontrer, mais de reconnaître qu’elle dispose d’un cadre politique susceptible de porter des programmes communs de défense, de sécurité alimentaire, d’énergie, de recherche et d’industrialisation.
Si ces programmes produisent des résultats, ils pourront devenir les fondations d’intégrations plus vastes, librement consenties et démocratiquement organisées. Si certaines expériences échouent, il faudra en tirer les enseignements plutôt que les dissimuler derrière des proclamations.
Quant à l’architecture politique future du continent, elle ne doit pas être enfermée prématurément dans un vocabulaire définitif. Fédération, confédération, union politique, communauté de souverainetés ou construction institutionnelle inédite : le choix de la forme devra résulter de l’analyse des fonctions, des garanties, des compétences et des objectifs, non d’une fidélité dogmatique à des catégories préexistantes.
Il s’agit de construire progressivement une puissance collective qui protège les peuples sans les uniformiser, organise les complémentarités sans supprimer les libertés, mutualise les capacités stratégiques sans effacer les souverainetés locales et permette aux Africains de participer à l’universalité humaine sans subordination.
Conclusion
La pire des chaînes est celle que l’intelligence a fini par défendre
Il est temps de poser la question que notre époque ne pourra pas éternellement esquiver : voulons-nous réellement libérer notre continent, ou voulons-nous simplement devenir les gestionnaires africains d’un ordre de dépendance dont nous aurions remplacé les anciens maîtres ?
La première ambition exige une révolution des institutions, des critères de sélection, de l’éducation, de la recherche, de l’économie et de la pensée, la vraie souveraineté. La seconde se satisfait de nouveaux dirigeants, de nouveaux emblèmes, de nouveaux discours et de nouvelles cérémonies autour de structures demeurées fondamentalement inchangées, c’est-à-dire l’héritage colonial.
Nous avons appris à reconnaître les chaînes lorsqu’elles sont tenues par des mains étrangères, mais nous éprouvons encore d’immenses difficultés à les identifier lorsqu’elles sont administrées par nos propres institutions, justifiées par nos propres experts et défendues par nos propres intellectuels. Une chaîne ne devient pas un instrument de liberté parce que celui qui la tient nous ressemble. Une institution ne devient pas souveraine par la seule nationalité de ses dirigeants. Une pensée ne devient pas indépendante parce qu’elle emploie le vocabulaire du patriotisme.
La véritable émancipation commence lorsque les sociétés acquièrent la capacité de concevoir, de construire, de corriger et de contrôler les institutions qui organisent leur existence.
L’AFRIQUE N’A PAS BESOIN DE PITBULLS INTELLECTUELS CHARGÉS DE DÉFENDRE LES CHAÎNES DE LEURS PEUPLES. ELLE A BESOIN DE LOUPS SAGES, DE SAVANTS LIBRES, D’INSTITUTIONS COURAGEUSES ET DE DIRIGEANTS CAPABLES DE TRANSFORMER L’INDÉPENDANCE HÉRITÉE EN SOUVERAINETÉ EFFECTIVE, PUIS LA SOUVERAINETÉ EN PUISSANCE COLLECTIVE.
CAR LA PLUS TERRIBLE VICTOIRE DU COLONIALISME N’EST PAS D’AVOIR VAINCU LES ANCÊTRES, MAIS D’AVOIR CONTRIBUÉ À FORMER DES DESCENDANTS CAPABLES DE DÉFENDRE LES CHAÎNES CONTRE LESQUELLES ILS S’ÉTAIENT LEVÉS.
ET LA PLUS GRANDE TRAGÉDIE D’UN PEUPLE N’EST PAS D’IGNORER ENCORE LE CHEMIN DE SA LIBERTÉ : C’EST DE POSSÉDER DES INTELLIGENCES CAPABLES DE LE DÉCOUVRIR, MAIS QUI CONSACRENT LEUR SAVOIR À DÉMONTRER QU’IL N’EXISTE PAS.
LE JOUR OÙ L’INTELLIGENCE AFRICAINE CESSERA DE JUSTIFIER LES LIMITES DE L’HISTOIRE POUR ENTREPRENDRE DE CONCEVOIR LES INSTITUTIONS DE SON AVENIR, CE JOUR-LÀ COMMENCERA LA DÉCOLONISATION QUE LES INDÉPENDANCES N’ONT PAS SUFFI À ACHEVER.
Dr. Eloi Bandia Keita
Enseignant-chercheur en informatique — Octobre 2026