l’extrême droite face à ses responsabilités


Un homme assassiné, cinq personnes blessées, dont une enfant de 11 ans. Le 23 octobre, un homme radicalisé à l’extrême droite a ouvert le feu sur des personnes racisées à Trappes et La Verrière. Cet attentat s’inscrit dans un contexte de banalisation des discours racistes et xénophobes, où des populations entières sont régulièrement présentées comme des menaces pour la société française.

Vendredi 23 octobre, aux alentours de 10 heures, Kévin T., 39 ans, entame un parcours meurtrier de douze kilomètres à travers Trappes et La Verrière, dans les Yvelines. Armé d’un pistolet-mitrailleur, il ouvre le feu à huit endroits différents, tirant au moins 128 munitions en une vingtaine de minutes.

Pengo Bossio Wangi, 26 ans, est assassiné dans un square. Cinq autres personnes sont blessées, dont une enfant de 11 ans, blessée par huit impacts de balles. Plusieurs victimes sont grièvement atteintes.

Trappes n’a pas attendu ce massacre pour devenir la cible d’une offensive idéologique. Du Rassemblement national aux plateaux de télévision, la ville a été méthodiquement transformée en symbole d’une prétendue menace civilisationnelle.

Un attentat raciste minutieusement préparé

L’attaque ne présente rien d’un déchaînement improvisé. Au domicile du suspect, les enquêteurs découvrent des bouteilles de gaz reliées à un dispositif électrique et à un minuteur. Un exemplaire de Mein Kampf, manifeste idéologique d’Adolf Hitler, y est également retrouvé.

Selon une source proche du dossier citée par Le Parisien, l’homme se serait radicalisé à l’extrême droite au cours des dix dernières années, développant une hostilité obsessionnelle envers les populations arabes et noires.

Photographie : Pengo Bossio Wangi, assassiné le 23 octobre 2026 / ATCH Academy

Le Parquet national antiterroriste enquête pour assassinats et tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste, avec la circonstance aggravante d’un mobile raciste. Si le suspect conteste désormais le caractère raciste de ses actes, les éléments de l’enquête contredisent cette version.

Sa garde à vue a par ailleurs été temporairement suspendue pour raisons psychiatriques, une décision qui étonne Me Yassine Bouzrou, avocat de la famille de Pengo Bossio Wangi, qui rappelle que de telles suspensions sont très rares. Il établit notamment un parallèle avec l’assassinat raciste d’Aboubakar Cissé, poignardé de plus de cinquante coups de couteau dans une mosquée du Gard en avril 2025, dont l’auteur présumé avait rapidement été présenté comme pénalement irresponsable.

Quand la psychiatrie prend toute la place, la haine raciste est reléguée au second plan. Une manière de dépolitiser ces violences, en privilégiant les troubles individuels au détriment des idéologies qui les alimentent. Or, souffrir de troubles psychiatriques n’efface pas les motivations racistes d’un acte. Si le suspect s’était appelé Mohammed, aurait-on autant insisté sur sa santé mentale plutôt que sur ses motivations idéologiques ?

Trappes, dix ans de stigmatisation politique

Pour comprendre le contexte dans lequel cet attentat est survenu, il faut revenir sur la manière dont Trappes et ses habitants sont présentés depuis plus d’une décennie. Le média StreetPress a retracé dix années de stigmatisation politique et médiatique de cette commune des Yvelines, régulièrement dépeinte comme un bastion de l’islamisme, voire comme un territoire qui aurait échappé à la République.

En 2021, Éric Zemmour décrivait Trappes comme une « ville musulmane régie par la loi islamique », un territoire qui ne serait plus français. Jordan Bardella l’a notamment qualifiée de « capitale européenne du djihad » et de « République islamique ».

La même année, dans un communiqué intitulé Rendons Trappes à la France, le président du Rassemblement national réclamait la révocation du maire démocratiquement élu, Ali Rabeh, et la mise sous tutelle de la commune. Sa justification ? La réélection du maire aurait consacré la « mainmise de l’islamisme » sur la ville.

Marine Le Pen évoquait quant à elle un « territoire perdu de la République », qu’une immigration massive aurait profondément transformé. Sur les plateaux de télévision, les comparaisons se sont multipliées : « Trappistan », « Kaboul », territoire soumis à la charia…

À force de présenter une ville française comme une enclave étrangère, on finit par désigner ses habitants comme des intrus dans leur propre pays. Aucunement des maladresses, ces déclarations ont installé une représentation politique dans laquelle les populations musulmanes, immigrées ou simplement perçues comme telles deviennent collectivement suspectes. Le maire de Trappes a d’ailleurs engagé plusieurs procédures en diffamation contre des personnalités ayant contribué à cette stigmatisation.

Quand les victimes deviennent les accusées

Selon les premiers éléments de l’enquête, le suspect aurait affirmé avoir voulu viser des « noirs et des Arabes », car il en avait « marre d’eux » et souhaitait « venger » les commerçants victimes des pillages du 17 octobre. Une justification qui s’inscrit dans un contexte de surmédiatisation des dégradations survenues lors des manifestations.

Mais alors que des familles pleuraient leurs proches, certains commentateurs reprenaient déjà ces événements pour expliquer le massacre, au risque de présenter les victimes comme collectivement responsables de violences avec lesquelles elles n’avaient aucun lien, sur la seule base de leur origine réelle ou supposée.

Sur BFMTV, Hervé Morin rappelait ainsi que les Français avaient vu des pillages commis, selon lui, essentiellement par des « jeunes de quartier ». Un ancien responsable de l’antiterrorisme évoquait un « terrorisme de représailles ». Comme si les habitants de Trappes devaient répondre collectivement d’événements auxquels rien ne permet de rattacher les victimes.

Le maire, Ali Rabeh, dénonçait sur BFMTV les discours idéologiques fabriqués sur les plateaux de télévision et susceptibles de nourrir des passages à l’acte :

« C’est aussi sur ces plateaux que se fabrique le discours idéologique qui permet à des personnes d’organiser leurs attentats. »

Dans StreetPress, Naïla, fondatrice d’une association locale, résume cette mécanique : même lorsque les habitants sont victimes, ils se retrouvent désignés comme coupables. Un renversement de responsabilité que l’on retrouve aussi dans le traitement des violences sexuelles, lorsque les victimes de viol sont interrogées sur leur tenue, leur comportement ou leur présence à tel endroit plutôt que sur les actes de leur agresseur. Dans les deux cas, ce sont les victimes qui se retrouvent sur le banc des accusés, sommées de se justifier de la violence qu’elles ont subie.

La fabrication politique de l’ennemi intérieur

Depuis des années, l’extrême droite présente l’immigration comme une invasion, les musulmans comme une menace civilisationnelle et les quartiers populaires comme des territoires à reconquérir. La théorie complotiste et xénophobe du « grand remplacement » prétend qu’une substitution organisée de population serait en cours. Les appels à la « remigration » prolongent cette logique d’exclusion, en faisant de l’origine réelle ou supposée des individus un critère de légitimité à vivre sur le territoire français.

Ces idées ne restent plus confinées aux groupuscules néonazis. Elles circulent désormais dans les discours politiques, les médias et les réseaux sociaux, jusqu’à être présentées comme de simples opinions parmi d’autres. À force de désigner certaines populations comme des menaces permanentes, ces discours contribuent à installer une représentation de la société divisée entre celles et ceux qui appartiendraient légitimement à la nation et celles et ceux qui n’y auraient pas leur place.

Quand les plateaux télévisés banalisent la haine

La responsabilité de cette banalisation dépasse de très loin les rangs de l’extrême droite. Depuis des années, une large partie du monde politique et médiatique contribue à légitimer ses obsessions. Les discours xénophobes s’invitent sur les plateaux de télévision, les théories complotistes deviennent des sujets de débat et les populations immigrées ou musulmanes sont régulièrement sommées de justifier leur place dans la société. Comme si le racisme – qui est un délit – pouvait relever d’une simple divergence d’opinions.

La liberté d’expression ne transforme pourtant ni les théories racistes en faits, ni l’incitation à la haine en opinion ordinaire. La provocation publique à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale est d’ailleurs censée être punie par la loi française. En théorie, du moins.

La répétition de ces discours participe à leur normalisation. Ce qui aurait autrefois suscité une indignation générale devient progressivement un sujet de controverse télévisée, avec ses chroniqueurs, ses contradicteurs et ses audiences.

Quand le pouvoir reprend les thèmes de l’extrême droite

Les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron ont aussi participé à cette évolution, et c’est peu dire. Le durcissement des politiques migratoires et la place accordée aux questions d’immigration, d’identité et de sécurité ne datent pas d’hier. En 2021, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, qualifiait Marine le Pen de « trop molle ».

La loi dite « contre le séparatisme » de 2021, présentée comme un moyen de lutter contre l’islamisme radical, a notamment renforcé le contrôle des associations et des cultes. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) avait pourtant dénoncé un projet de loi « dangereux pour la cohésion nationale et les droits et libertés fondamentales », pointant notamment des atteintes aux libertés d’association et de culte.

Deux ans plus tard, la loi immigration de décembre 2023, durcie au cours des négociations parlementaires, était adoptée avec les voix du Rassemblement national, dont Marine Le Pen revendiquait une « victoire idéologique ».

La responsabilité politique ne se limite toutefois pas aux décisions gouvernementales. Elle concerne aussi les discours que les responsables publics choisissent de reprendre, les représentations qu’ils contribuent à diffuser et les préjugés qu’ils laissent prospérer.

Les discours politiques et médiatiques façonnent directement les représentations collectives, influencent la perception de certains groupes sociaux et peuvent contribuer à banaliser les discriminations. La désignation répétée de boucs émissaires nourrit la radicalisation et les justifications idéologiques de la violence.

Jusqu’où faudra-t-il laisser faire ?

Après l’attentat, Marine Le Pen a dénoncé le mobile raciste du massacre. Le summum de l’indécence. Comment ne pas relever la contradiction obscène entre cette condamnation et des années de discours présentant Trappes comme un territoire perdu sous l’effet de l’immigration ?

On ne peut pas continuellement alimenter la peur de populations entières, les décrire comme une menace pour la nation, puis s’étonner que certains individus les considèrent comme des ennemis. L’assassin présumé devra répondre de ses actes devant la justice. Quant aux responsables politiques et médiatiques, ils doivent répondre publiquement des discours qu’ils diffusent continuellement.

Car non, le racisme ne commence pas avec les coups de feu. Il se construit d’abord dans les mots, les représentations et les silences qui rendent progressivement certaines vies moins dignes d’être protégées que d’autres.

À qui profite la désignation de boucs émissaires ?

Difficile de parler de la banalisation de l’extrême droite sans évoquer les ultra-riches, dont Vincent Bolloré et son empire médiatique, incluant notamment CNews, chaîne sanctionnée à de multiples reprises par l’Arcom pour des propos discriminatoires ou incitant à la haine. Ou encore Pierre-Édouard Stérin, milliardaire exilé fiscal en Belgique, dont le projet Périclès a pour but de faire arriver l’extrême droite au pouvoir.

Car derrière tout cela se joue aussi une question de classe. Le Rassemblement national, qui prétend défendre les classes populaires, vote systématiquement main dans la main avec Macronie sur les lois les plus antisociales et les plus favorables aux intérêts des plus fortunés. Rien de nouveau sous le soleil.

La désignation permanente de boucs émissaires – immigrés, musulmans, étrangers – permet de détourner la colère sociale de ceux qui concentrent les richesses et le pouvoir. Pendant que les plus précaires sont dressés les uns contre les autres, les privilèges des plus riches se renforcent. Est-il vraiment étonnant que les idées d’extrême droite se banalisent dans des médias largement contrôlés par une poignée de milliardaires ?

Pendant qu’on désigne sans relâche des coupables parmi les plus pauvres et les plus opprimés, qui demande des comptes à ceux qui prospèrent sur notre misère collective ? À ceux qui alimentent les haines et désignent les boucs émissaires pour détourner les regards du pouvoir qu’ils exercent sur nos vies ? Il serait peut-être temps de regarder dans leur direction et d’exiger qu’ils répondent de leurs actes. Car ils ont du sang sur les mains.

– Elena Meilune


Photo de couverture : Manifestation contre le racisme (« Marche des solidarités ») du 22 mars 2025, de la place de la République à la place de la Nation à Paris. / Wikimedia 

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